Les 20 ans de Manuelle Gautrand : Parcours d’un architecte.

Architecte

À 18 ans, après un bac scientifique, passionnée de géométrie, Manuelle Gautrand décide de s’inscrire à l’École nationale supérieure d’architecture de Montpellier. Pour l’Etudiant, elle revient sur son parcours.

Quels souvenirs gardez-vous de votre petite enfance ?

Je ne suis pas très douée pour les souvenirs ! Je suis davantage tournée vers l’avenir que vers le passé.Mes parents étaient tous les deux architectes, mais curieusement, ils n’ont jamais exercé. Mon père a travaillé comme urbaniste avant de se lancer dans la peinture, et ma mère était femme au foyer.

Je suis née à Marseille et y ai vécu jusqu’à ce qu’on déménage pour Montpellier. En réalité, je ne suis pas méditerranéenne mais lorraine, puisque c’est le berceau de ma famille. Je ne me rappelle rien de l’école maternelle.

J’ai un souvenir très fort des couleurs et saturations de couleurs de la Méditerranée.

En revanche, j’ai un souvenir très fort des couleurs et saturations de couleurs de la Méditerranée, de cette lumière crue qui dégage des ombres très fortes… Quand je suis rentrée en primaire, à Montpellier, l’école était formée de bâtiments neufs, typiques des années 1960, très beaux.

C’était une école publique, mais très innovante, que j’adorais et où j’avais plein de copines. Par exemple, il y avait des cours de danse moderne, et ça, je m’en souviens très bien. J’aurais voulu être danseuse, mais je savais que mon environnement familial ne me destinait pas à cela : on m’incitait à dessiner, à peindre.

À quoi ressemblent vos années collège et lycée ?

Je grandis à Montpellier, et j’intègre donc le collège Clemenceau. C’est un vieux bâtiment de la fin du XIXe siècle, froid et lugubre. Je suis plutôt bonne élève, mais du genre “sans conviction” ! Je ne sais absolument pas ce que je vais faire plus tard, d’ailleurs, je n’y pense pas. Je n’aime aucune des matières enseignées, ni les mathématiques, ni le français, ni la physique, mais je fais tout très bien, sans que mes parents ne me mettent la pression.

Ici, en 1977, elle a 16 ans. Élève au lycée Joffre de Montpellier, elle aime les maths et la géométrie, et sent aussi qu’elle souhaite s’orienter vers un métier artistique. // © Photo fournie par le témoin
Ici, en 1977, elle a 16 ans. Élève au lycée Joffre de Montpellier, elle aime les maths et la géométrie, et sent aussi qu’elle souhaite s’orienter vers un métier artistique. // © Photo fournie par le témoin

Il faut vous dire que mon père était très militant : il avait participé à Mai 68, et m’avait même emmenée sur les barricades à Montpellier, où ça chauffait sérieusement ! D’ailleurs, mes deux parents sont de purs soixante-huitards, qui me laissaient faire tout ce que je voulais. Le paradoxe, quand on jouit d’une aussi grande liberté, c’est qu’on n’essaie pas d’en abuser. J’accroche plutôt bien avec les langues : je fais de l’allemand, de l’anglais, et ça continue au lycée.

Le lycée Joffre, où j’atterris, est une ancienne caserne militaire, avec des extensions de bâtiments neufs années 1970, plutôt insignifiants. Les locaux sont propres, spacieux, avec une belle lumière, et je m’y sens beaucoup mieux qu’au collège : déjà, le cadre influe sur moi. J’éprouve un sentiment de liberté…

Est-ce à cette période-là que naît votre vocation ?

Oui, mais ce n’est pas un “déclic”. C’est très difficile de parler de “vocation” concernant l’architecture. À 18 ans, comment peut-on avoir la clairvoyance de ce qu’on veut faire plus tard ? C’est venu de manière diffuse, comme une conviction étayée par des accumulations d’évidences. Au lycée, je m’étais mise à aimer les maths. J’étais forte en géométrie… Alors, j’ai choisi de passer un bac C [l’actuel bac S]. Je sentais que je devais m’orienter vers un métier artistique.

Lire aussi : Quelles études suivre pour devenir architecte ?

En général, mes décisions, je ne les prends pas face à un argumentaire bien bâti, ni après avoir réfléchi trop longtemps : je me fie à mon ressenti. Je m’écoute, je me fais confiance. Entre la première et la terminale, pendant l’été, j’ai décidé de m’inscrire en école d’architecture à Montpellier. Je savais que je partais pour six ans d’études, et je ne connaissais rien à ce métier, mais cela s’est fait en pleine conscience. Et je suis passée sans heurts directement du bac à l’école d’architecture de Montpellier.

Quelles matières et quels professeurs avaient vos préférences ?

J’ai adoré l’école. Toutes les matières m’intéressaient : le projet, la résistance des matériaux, la géométrie, la sociologie, la géographie, qui est essentielle… Le tout formait un ensemble assez harmonieux. Mon professeur d’arts plastiques, Ange Leccia, était un super enseignant, avec ce parfait équilibre entre théorie et pratique. Car la théorie, c’est LE socle à partir duquel on peut développer le reste. J’ai aussi un excellent souvenir du directeur de l’école, M. Boissonnade.

Cet homme était très proche des étudiants et de leur cursus, très amical. Il m’a donné confiance dans mes capacités et m’a guidée dans mes choix. Et en dehors de l’école, je poursuivais des études d’histoire de l’art, à la fac de Montpellier. Les profs, là aussi, étaient excellents. C’était un choix personnel, pas du tout une obligation. Malheureusement, au bout de deux ans, j’ai été contrainte d’arrêter, car j’étais très accaparée par l’école.

Comment définiriez-vous le parcours nécessaire pour devenir architecte ?

Le choix menant à s’inscrire en école d’architecture n’est pas si simple. Les études sont longues, il s’agit d’un univers spécialisé et très technique. Et, contrairement à beaucoup d’autres domaines, en architecture, on ne voit pas beaucoup de personnes se reconvertir après un changement de vie.C’est un métier de longue haleine, basé sur une grande diversité : on peut aussi bien travailler sur la construction d’un théâtre que sur celle d’un hôtel ou d’un ensemble de bureaux !

Lire aussi : Êtes-vous fait(e) pour être architecte ?

Chaque projet est une aventure de plusieurs années avec un client : au moins trois années d’études pour évaluer la faisabilité du projet, puis deux à trois ans de chantier. Une longue liaison ! Il est impossible de se lasser. D’autant que ce métier implique souvent de voyager. En ce qui me concerne,j’adore voyager, et je me sens très européenne. Cela n’est peut-être pas un hasard si j’ai remporté le Prix européen d’architecture en 2017, ma plus grande fierté parmi tous les prix que j’ai pu gagner.

La géographie et l’histoire ne sont pas des matières superflues dans ce domaine, parce qu’on s’en sert tous les jours. On en retrouve des notions dans de nombreux projets. L’acte de construire, c’est fabuleux. Et, à 45 ans, on est encore considéré comme un jeune archi !

Quel projet architectural auriez-vous aimé réaliser ?

Celui que je réaliserai dans les trois prochaines années ! [Rires.] Non, je sais : j’aurais aimé travailler sur le projet du Centre Pompidou, qui s’inscrivait dans une époque de modernité et de liberté. Ce qui est intéressant, dans cette construction, c’est la désobéissance par rapport au programme de départ.Piano et Rogers ont conçu un bâtiment deux fois plus haut que prévu, avec un parvis.

La Cité des affaires à Saint-Étienne, sur l'ilôt Grüner dans le quartier de Châteaucreux, est un ensemble d'immeubles de bureaux conçu par Manuelle Gautrand en 2010. // © Laurent CERINO/REA
La Cité des affaires à Saint-Étienne, sur l’ilôt Grüner dans le quartier de Châteaucreux, est un ensemble d’immeubles de bureaux conçu par Manuelle Gautrand en 2010. // © Laurent CERINO/REA

La liberté est toujours présente, il faut la saisir si on a des convictions, aller jusqu’au bout et l’argumenter. C’est ça, l’architecture : une prise de risques. Il faut de l’audace, on est frondeur ou on ne l’est pas.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui voudrait faire ce métier ?

Tout d’abord, de ne pas attendre d’avoir l’”illumination” totale avant de s’embarquer dans les études nécessaires ! Cela vient petit à petit, mais il faut beaucoup de persévérance, et de passion aussi. On donne beaucoup de soi, dans ce métier. Il faut être curieux, savoir s’intéresser à la société, être branché en permanence sur l’actualité. Être comme une éponge. Comme on vit une sorte de métamorphose permanente de l’époque, il est important de rester au plus près de ce qui se passe, d’avoir des antennes en quelque sorte.

Comme on vit une sorte de métamorphose permanente de l’époque, il est important de rester au plus près de ce qui se passe.

Essayer de comprendre, d’absorber, d’être à la fois ancré dans son temps et projeté dans l’avenir. Je crois aussi qu’il est essentiel d’aimer voyager, si on veut faire ce métier. Quand on est à l’étranger, on en apprend beaucoup sur son propre pays, on se rend mieux compte de ses singularités. Or, il faut savoir cultiver et vendre sa différence, intelligemment. La capacité à se remettre en permanence en question est une autre vertu nécessaire.

Car on est sans arrêt remis en question, sur des projets, puisqu’on est en compétition. On passe des concours, des auditions, le tout après des phases de prospection. Et, quoi qu’il arrive, il faut garder confiance en soi. Car l’architecture est un peu un mélange unique d’artistique et d’entrepreneuriat.Au fond, il faut avoir soi-même des fondations solides !