fonctionnaires et eleves
fonctionnaires et eleves

En deux ans, la prestigieuse école forme des cadres dirigeants de l’administration. Les élèves, fonctionnaires stagiaires, seront, à la fin de leur cursus, aptes à piloter des projets dans tous les domaines de l’action publique. Visite du siège à Strasbourg.

À quelques mètres du pont fleuri qui surplombe l’Ill et à deux pas de la merveilleuse et tortueuse Petite France, quartier historique de Strasbourg, le bâtiment de l’ENA (École nationale d’administration) en impose par sa finesse architecturale. Ses vieilles pierres – vestiges de la commanderie de Saint-Jean, couvent et hôpital, puis prison –, sont reliées à un bâtiment fait de verre, de bois, de panneaux photovoltaïques et de murs végétalisés : 3.500 mètres carrés d’une élégance sans faute de goût. Dans le hall majestueux, une grappe d’élèves échange sur leurs plans respectifs et leurs développements après une épreuve blanche (six heures tout de même).

Une scolarité intense après un concours exigeant

Nous sommes à la veille de la période dite d’évaluation et de la procédure de sortie. À l’issue d’épreuves longues et exigeantes, les 89 élèves de la promotion baptisée “Louise-Weiss” seront classés de 1 à 89 et choisiront leur poste de cadre dans une administration française. Aux premiers, les grands corps d’État, considérés comme les plus favorables en termes d’évolution de carrière (surnommé “la botte”) : conseil d’État, cour des comptes et inspection générale des finances. Aux autres : préfectures, ambassades, ministères…

En amphi, les élèves assistent à une conférence sur l’économie comportementale dans les politiques publiques. // © Cyril Entzmann / Divergence pour l'Etudiant
En amphi, les élèves assistent à une conférence sur l’économie comportementale dans les politiques publiques. // © Cyril Entzmann / Divergence pour l’Etudiant

“Nous sommes tous un peu fatigués, reconnaît David, 27 ans, en deuxième année et délégué de la promotion. Même si nous avons tous fait beaucoup d’études et si nous avons l’habitude des examens et des concours, nous arrivons en bout de course.” Il faudra encore tenir quelques semaines, puis attendre le classement. Pour cet ancien élève de la prépa-ENA, fils d’ouvrier mosellan, outre la charge de travail, c’est l’impatience des résultats qu’il faut contrôler. Passionné par les affaires publiques, son rêve est d’intégrer le corps préfectoral et de participer activement à l’élaboration des politiques publiques.

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“Ma méthode pour ne pas me mettre la pression, c’est de me dire que je suis sur un ring de boxe et que je dois être au top de ma forme, dit Guillaume, 36 ans, issu du troisième concours (voir encadré). Comme pour les épreuves d’admission, je me répète que je me prépare le mieux possible, je donne tout ce que je peux.” Et ici, les élèves peuvent beaucoup. Tout est fait pour qu’ils sortent armés et prêts à améliorer le fonctionnement de l’État pour les générations futures. Dix enseignements principaux sont prodigués par des hauts fonctionnaires, des administrateurs publics, des experts, des universitaires :politiques publiques, Europe et international, management public, droit et légistique (l’art de rédiger des textes réglementaires), finances publiques, questions économiques et sociales, langues vivantes, sport…

Classes inversées, hackatons et autres jeux de rôles

“L’ENA est une école d’application : l’enseignement est dispensé par des praticiens, des hauts fonctionnaires, indique Patrick Gérard, le tout nouveau directeur [Nathalie Loiseau, précédente directrice a été nommée ministre chargée des Affaires européennes]. Les relations, la complexité du dialogue social et les enjeux de l’administration ne s’apprennent pas uniquement dans les livres. La formation accorde une importance à la dimension managériale et à la modernisation de l’État en privilégiant une approche interdisciplinaire.” Concrètement, cela signifie que l’emploi du temps change régulièrement et qu’il est composé de conférences, d’ateliers, de mises en situation pratique. “La pédagogie est innovante avec des classes inversées, des hackatons et des jeux de rôles, précise Nathalie Tournyol du Clos-Régis, directrice de la formation. Les élèves sont amenés à approfondir leurs connaissances en communication et négociation. Ils apprennent à travailler ensemble et en sortant de l’école, ils marchent sur leurs deux jambes, la technicité et la capacité à gérer leurs équipes.”

Labellisée "centre de documentation européenne", la bibliothèque abrite 46.000 ouvrages. // © Cyril Entzmann/Divergence pour l'Etudiant
Labellisée “centre de documentation européenne”, la bibliothèque abrite 46.000 ouvrages. // © Cyril Entzmann/Divergence pour l’Etudiant

Ce matin, les 89 élèves de la promotion sont venus écouter une présentation sur “l’apport de l’économie comportementale à l’élaboration des politiques publiques”. Trois économistes universitaires se relaient pendant quatre heures pour donner des pistes de réflexion sur le sujet, dans le cadre de l’enseignement dit de “management public”. “C’est passionnant, chuchote Juliette, issue du concours interne. Cette école me faisait rêver et elle ne me déçoit pas.”

Après un bac S, une classe prépa B/L (lettres et sciences sociales) au lycée Pothier à Orléans (45), un master administration publique à Sciences po Bordeaux, une année de préparation à l’université Paris 1,Parvine, 26 ans, vit une année pleine et heureuse. Le cursus prévoit trente heures de mission d’intérêt général.

Immersion dans une association de jeunes handicapés

C’est au sein de l’association Adèle de Glaubitz, qui accueille des enfants et des jeunes handicapés, qu’elle a choisi de s’immerger. “Je voulais réaliser ce stage avec des enfants en situation de handicap pour connaître un peu cette difficulté, poursuit Parvine. Cela m’a beaucoup appris et apporté. Par exemple de faire tomber des peurs et des clichés. Ce sont des êtres humains attachants. J’ai découvert la structure et les personnes qui y travaillent, leurs difficultés, leur mérite. J’ai vu beaucoup ­d’humilité. Je fais l’ENA pour servir les gens, c’est mon moteur.” Être au service des autres est leur credo, leur essence, leur colonne vertébrale. Un désir qui se met en place rapidement, dès leur entrée, en janvier. Après un mois passé à Strasbourg, les élèves sont envoyés en stage dans toute la France et/ou du monde.

Les élèves effectuent des missions d’intérêt général. Ici, Parvine travaille avec des enfants polyhandicapés à l’association Adèle de Glaubitz. // © Cyril Entzmann / Divergence pour l'Etudiant
Les élèves effectuent des missions d’intérêt général. Ici, Parvine travaille avec des enfants polyhandicapés à l’association Adèle de Glaubitz. // © Cyril Entzmann / Divergence pour l’Etudiant

Trois stages en première année

Avant la deuxième année de formation à Strasbourg, la scolarité commence par trois stages pratiquesdans des administrations, préfectures, ambassades et entreprises, pendant onze mois. Directement dans le bain !

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Antoine, 25 ans, est en poste à la préfecture de Saint-Martin. “J’étais présent lors du passage de l’ouragan Irma, raconte-t-il. J’ai fait partie de l’équipe qui a organisé le travail de l’État, après l’urgence. Il faut maintenant organiser la reconstruction.” Cet ex-élève de Sciences po Paris apprécie la mise en situation et la responsabilité de la tâche. “C’est très formateur”, poursuit-il. “Depuis 1945, année de la création de l’école, tous les élèves partent sur le terrain, précise le directeur, c’est la première école en France qui a proposé cela. Le dernier stage bénévole n’est pas noté, mais on souhaite que les élèves voient la réalité des gens en difficulté.”

La parité en chantier

Rendez-vous à la cafétéria, lieu de réunions informelles, de détente, pour un sandwich avalé entre deux travaux. L’association ENA 50/50 se bat pour la parité : “Le chiffre officiel est de 36 % de femmes. Il cache une autre réalité, indique Louise, 26 ans, de l’association. Le concours interne est paritaire mais parmi les 46 élèves issus du concours externe, nous ne sommes que 11 filles ! Et lorsque nous sommes réparties dans les groupes, nous nous retrouvons seules ! Nous sommes une minorité.”

L’association 50/50 milite pour une réelle parité dans l'école. Trop de filles s’autocensurent encore et n’osent pas passer le concours. // © Cyril Entzmann/Divergence pour l'Etudiant
L’association 50/50 milite pour une réelle parité dans l’école. Trop de filles s’autocensurent encore et n’osent pas passer le concours. // © Cyril Entzmann/Divergence pour l’Etudiant

L’association a mis en place un système de coaching pour les candidates. Les élèves, hommes et femmes, sont en contact avec les classes qui préparent au concours. “L’autocensure des filles est très forte : elles se disent que la haute fonction publique, c’est pour les hommes. En les accompagnant, on les met dans un état d’esprit favorable, avec des échanges sur la culture administrative, la manière dont fonctionne une ambassade, comment se comporter dans ce milieu”, précise Camille, 27 ans. L’envie de donner des modèles les anime. “Nous faisons tout ce qui est possible pour parvenir à une égalité.L’excellence républicaine : oui mais pour tous !”, soulignent-ils en chœur. Il est 18 heures, l’heure de se séparer. Certains filent à la bibliothèque, d’autres au foot, au rugby ou à l’aviron. Ici, le sport est obligatoire. Un esprit sain dans un corps sain. Histoire aussi de gérer l’anxiété de la sortie ?